PROSE
Chroniques d'un chat de canapé, le télétravail
Enfin, l'Humain s'est levé. Je peux enfin récupérer son lit et me prélasser sur sa couette encore chaude ; c'est qu'il fait froid ces temps-ci. Déjà j'entends l'effervescence dans la cuisine, c'est l'heure du petit déjeuner. Ça discute ardemment de la journée à venir, ça vérifie que les devoirs sont bien faits, ça re-synchronise les emplois du temps de tout le monde. J'entends pas moins de trois ou quatre fois le traditionnel "dépêches-toi", signe que ce bouillon va prendre encore de l'intensité. Ils sont fous, ces Humains. À peine levés qu'ils sont déjà stressés à l'idée d'aller vite, de se presser, car ils ont peur d'être en retard. C’est phénomène que je ne comprendrais jamais, finalement c’est là que ma solitude féline peut avoir du bon. Déjà j'en vois un qui s'est levé de table. Je me lève à mon tour pour admirer le ballet qui va commencer. Je remonte sur ma table de salon, mon observatoire favori. J'ai un peu l'impression de m'installer à l'opéra pour assister à un opéra-bouffe d'Offenbach. Un premier s'est levé, disais-je. C'est que le matin, ils ont développé une stratégie pour occuper la salle de bain au plus tôt. Les autres de la cuisine suivent ; après un ou deux « dépêche-toi » supplémentaires, la file d'attente se constitue pour le lavage de dents. Quelques cris s'échangent ; certains ne vont pas assez vite, d'autres sont trop pressés. Je les trouve épuisants, d'autant qu'ils n'ont même pas encore vraiment commencé leur journée. Voilà, ils ont tous leurs manteaux, leurs sacs, l'affolement est à son maximum. Derniers ajustements, claquement de porte, clac de fin ! Silence. Je me retrouve seul dans le silence relatif de l'appartement, troublé uniquement par les bruits de autos qui passent à l'extérieur et les bruits de vie de l'immeuble, l’ascenceur, d’autres portes qui claquent. Je m'interroge maintenant : comment orienter mon activité de la matinée ? Je choisis finalement, non sans hésitation, de retourner dans le lit. C'est au final là que je trouve la plus grande sérénité. Le chemin est bouclé en quelques secondes. Quelques tours sur moi-même. Mode boule activé, la tête enfouie dans mes pattes et recouvert de ma queue. Je ferme les yeux et commence à m’assoupir. Quand soudain, un bruit de clé. La porte s'ouvre à nouveau. Un Humain est de retour à la maison. Mais que fait-il encore, celui-là ? Du coup, à défaut de pouvoir profiter de ma sieste comme je l'avais imaginé, je me relève et rejoins à nouveau le salon pour reprendre mon poste d'observation sur la table. Mon humain a retiré son manteau et s'installe devant un bureau où il allume une petite fenêtre lumineuse. Je le vois, après quelques secondes, se mettre à taper sur des petits boutons. Il a l'air vraiment concentré et ne me calcule même pas, l'ingrat ! Je me dis qu'il doit avoir bien des soucis pour être autant absorbé par sa petite télé. Je décide alors de lui témoigner toute mon attention. Je grimpe sur ses genoux et observe son activité avec insistance, glissé entre ses deux bras qui n'ont pas lâché ces touches du bout de leurs doigts. Visiblement, à côté, il y a une toute petite boîte qu'il tient au creux de sa main et qu'il bouge. Cela me plaît bien, pour ne pas dire que cela m'amuse, car elle semble bouger comme une petite mouche sur la télé. Je scrute cela avec la plus grande attention. J'ai une irrésistible envie de lui sauter dessus pour lui régler son compte illico presto. Mais je m'abstiens, car je sais que cela pourrait m'attirer ses foudres. Mais je décide tout de même de maintenir une surveillance assidue, bougeant la tête quand cela est nécessaire pour être sûr de ne rien rater. Je profite d'un instant où il arrête de taper sur ces maudites touches pour tourner la tête vers lui, le regardant avec une certaine insistance, et le regard d'un cocker triste implorant toute sa miséricorde. Mon Humain daigne enfin me regarder, quel honneur, et là victoire, j’ai droit une nouvelle “gratouille” d’oreille. Me considèrerait-il enfin à ma juste valeur ? En signe de satisfaction absolue, je me mets à ronronner. Pour manifester davantage ma gratitude, je me dresse sur mes pattes arrière et lui assène un coup de tête, me frottant contre son menton et sa barbe. Mais visiblement, cet accès d'amour fut bien mal reçu : il me pousse et me met par terre en me disant « Rô le chat, fiche-moi la paix, j'ai du boulot ! » Et voilà, la considération ne fut que de courte durée. Me voilà renvoyé proprement et simplement à ma condition d'animal de compagnie. Je lui lance en réponse, un de ces regards courroucés dont j'ai le secret, mais il l’ignore ostensiblement. Déçu et blessé dans mon ego de félin affectueux, je retourne à mon lit. Finalement, le matelas qui m'accueille ici tous les jours est un fidèle et loyal compagnon. Cette fois, je compte bien profiter de ma sieste ! Pour me consoler, je me dis que je suis bien dans ma chambre, avec simplement le bruit du vent et le mouvement des arbres et des branches. --- Vers le milieu de la journée, j'entends mon Humain s'affairer dans la cuisine. Je tente une visite, accompagnée de quelques miaulements revendicatifs. J'aimerais bien gratter un petit quelque chose à manger. Je m'approche en prenant les yeux d'un petit animal fragile et abandonné pour mendier ma pitance. Sans succès hélas, une fois ne plus je ne parviens absolument pas à attirer son attention. Il se met enfin à table après le signal du top départ donné par le micro-ondes dans lequel il a fait chauffer sa propre pitance. Je prends la chaise à côté, oui, chez nous, on déjeune ou on dîne en famille. Au milieu de la table, je peux vérifier ce qu'il prépare. Et là soudain, j'ai les yeux qui brillent, les papilles qui crépitent, le rythme cardiaque qui s'accélère : il a sorti le beurre ! Je n'ai rien de Normand puisque j'ai vu le jour sous le ciel de Provence, mais peu importe, le beurre c'est juste génial. J'en veux ! À tout prix ! Je tente le tout pour le tout ! Je commence par le regard intense, pour ne pas dire de feu ! Pas d'effet ? J'ose poser les deux pattes avant sur le bord de la table, accompagné d'un miaulement plaintif, suppliant plutôt, le cou tendu vers mon butin espéré. Pas de succès ! Pire ! Je gagne juste une main qui me rassoit autoritairement sur ma chaise et la phrase assassine : « Non le chat ! Ce n'est pas pour toi ! » Non mais pour qui il se prend, celui-là ? Le ministre de la propagande ? De nouveaux miaulements de protestation, mais ils n'ont d'autre effet que de le faire sourire. Se moquerait-il de moi, au final ? Oui, on dirait bien. Et il me nargue en plus. Il finit ses tartines et mange tout. Et moi alors ? Rien ! Nada ! Nothing ! On peut le déclamer dans toutes les langues, le résultat reste le même. Désappointé, le ventre criant famine, je descends de ma chaise. Je fais un arrêt devant ma gamelle. Ma gamelle ! C'est comme ça que les Humains appellent le récipient ridiculement petit où ils mettent ma nourriture. Nourriture ? J'aimerais bien vous y voir, vous, devant ce genre de nourriture ! Des croquettes, de la pâtée, de l'eau. Existe-t-il réellement d'autres espèces vivantes qui ont ce régime alimentaire ? Franchement ? Mais il paraît que je suis vieux et que mes reins sont fatigués. Alors j'ai mon régime spécial… Spécialement pas bon ! Des croquettes, ces espèces de biscuits tout secs au goût et au parfum de vieille viande moisie. Ça croque sous la dent, j'ai du mal à mâcher tellement c'est dur. Cela devrait être interdit, un truc pareil ! Et la pâtée, ce n'est pas mieux, un truc tout aussi infâme. Certes, il essaie de varier mes plaisirs : ça oscille entre poisson, bœuf, poulet. Mais franchement, rien qu'au parfum, ça en ferait fuir plus d'un. Bref, je grignote un brin et retourne à mon lit pour faire ce que je fais le mieux : dormir. L'Humain, lui, s'est remis à sa machine infernale, donc je n'ai pas de regret. De toute façon, si je fais une nouvelle tentative de rapprochement, je vais encore me faire envoyer sur les roses. Dormir… dormir… finalement pour moi, il n'y a que ça de vrai.
Vos mots
Féliciter ou commenter
Partagez un mot pour l'auteur ; il restera privé tant que nous ne publierons pas de fil public.
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant.